Suite du séjour en Haïti
Suite du séjour en Haïti (16/11/2013)
Après notre première journée marathon, calme et repos sous le soleil.
Les habitants de Mole sont adorables. La présence du restaurant français, le Boucan Guinguette, y participe sûrement : ils ont l'habitude visiblement de voir passer des blancs qui travaillent pour la plupart dans des ONG en Haïti, surtout le resto leur achète leurs produits et ils respectent pas conséquent énormément son propriétaire, "Monsieur Julien". On vient de rencontrer le Julien en question. Le resto a été monté avec un groupe d'amis tous originaires d'ONG il y a quelques années. L'objectif était d'assurer des débouchés aux produits des pêcheurs et agriculteurs locaux. Depuis, c'est lui qui gère à l'année sur place. Il est très cool et nous a gentiment proposé d'avoir accès à son tuyau d'eau potable comme il le fait pour tous les pêcheurs.
A notre arrivée, Julien était absent. Il n'est revenu que quatre jours après car il était à Port-Au-Prince sans doute pour refaire les stocks...
... Parce que qu'à Mole, il n'y a vraiment pas grand chose. Les étales du marché se limitent aux avocats, ail, oranges, bananes, petits citrons, quelques racines et à ce qui ressemblerait à un chadeck. Les magasins, à la farine, au riz et à quelques articles divers type shampoing, gâteaux sucrés (en provenance d'Inde!), bonbons... Quant aux viandes et poissons, il faut directement s'adresser aux gens pour obtenir son canard vivant. J'aurais bien adopté un canard mais la perspective de devoir lui couper la tête avant Cuba ne me réjouit pas trop. Wil a déjà fait le lien entre les oranges du marché et la bestiole.
Néanmoins, on ne manque de rien. Les femmes du marché nous ont vendu des avocats succulents et quelques légumes et nous avons attrapé un petit crabe peu après notre arrivée. Des pêcheurs sont venus nous proposer une langouste. "Tu connais "Owmain". "Romain ? Non je ne connais pas de Romain ", "Je vais chercher pour toi". Là il sort une langouste, Owma, autrement dit homard en créole haïtien.
La vie est plus que bon marché. La langouste est à 1,5 euros, l'avocat à 15 centimes, les quatre oranges à 30 centimes...
Les habitants nous donnaient initialement les prix en dollars puis faisaient une conversion plus qu'étrange en multipliant par en gros par 5 pour nous donner le prix en gourde. On n'y comprenait rien (un dollar doit valoir environ 43 gourdes). En réalité, il y a longtemps, la gourde était annexé sur le dollar et 5 gourdes valaient un dollar. Pour une raison plus qu'étrange, les haïtiens continuent à donner leurs prix en dollars mais au final en dollar fictif ou plutôt en dollar d'il y a plusieurs décennies. Pourquoi faire simple. Toujours est il, ils essayaient par une conversion surréaliste de gonfler un peu leurs prix mais on en peut pas leur en vouloir, surtout que leurs calculs sont si hasardeux que ça ne marche pas toujours. Douze dollars le petit paquet de quatre gâteaux secs, ça surprend.
A part cela, on passe nos journées à explorer l'épave qui gît entre 3 et 5 mètres à proximité de notre bateau. Beaucoup de poissons plutôt petits qu'on ose pas trop flécher étant donné qu'on préfère faire office de clients inespérés aux marins du coin. On est aussi aller randonner dans les alentours. La végétation fait penser au Nord de l'Espagne, ou au Mexique. Tout y est très sec. Le décor du Bon, la Brute et le truand avec des cactus de trois mètres de haut et la sensation de soif en plus. Pas surprenant que Christophe Colomb lorsqu'il est arrivé à Mole le 6 septembre 1792 (le jour de la St Nicolas) lors de son premier voyage y ait revu l'Espagne et ait décidé d'appeler l'ïle Hispagnola.
Ici, le temps s'écoule paisiblement. On papote au resto : il y a un client américain, très cool également, Oscar, qui nous prête son accès Internet ; Auguste, le serveur, qui nous expliquait qu'il souhaitait repartir vivre à Port-Au-Prince car dans la région où nous sommes il n'y a rien et puis, aujourd'hui, Vincent, un autre client, Suisse, qui nous expliquait le côté pervers les ONG sur place. A leur arrivée, certaines ONG ont souhaité recruter des compétences locales. Le souci, c'est que le nombre d'Haïtiens répondant aux exigences était si bas, et donc la denrée si rare, que les salaires sont montés très vite. Aujourd'hui, une poignée d'Haïtiens érudits travaillent donc dans des ONG pour un minimum de 3000 euros par mois (ce qui en Haïti est énorme) et les administrations se trouvent dépourvus des compétences dont elles auraient besoin pour se réformer. Sachant qu'en plus, les Haïtiens en question ne resteront pour la plupart pas une fois que les ONG se retireront.
On a aussi fait la connaissance de Valéry, un pêcheur. Le premier jour, il nous a demandé un peu d'eau. La seconde fois, il est resté discuté. Il a accepté une bière et des gâteaux qu'il n'a pas consommés mais qu'il a gardé soigneusement. Sa situation ici est, à ses dires, très difficile. En fonction du vent, il navigue plus ou moins bien avec son bateau à rames (et actuellement ça souffle énormément), il pêche peu et s'inquiète pour nourrir sa famille. Pourtant, il veut partir. Sachant qu'on partait sur Cuba, il voulait être du voyage. La chose est impossible néanmoins (les autorités à Cuba lui demanderait, et nous avec, de repartir sur le champ). Du coup on fait le tour du bateau pour lui donner tout ce dont on peut se passer. C'est sans doute pas grand chose - tous les pêcheurs doivent être dans une situation similaire. Il tente de nous vendre ce qu'il a : noix de coco, canne à sucre et coquillages. On est loin du pays pauvre, où les habitants redoublent d'inventivité, jusqu'à la cruauté, pour mendier un peu d'argent aux touristes (je garde le souvenir d'un homme sans bras ni jambe, réduit à l'état d'objet, déposé avec une coupelle à même le sol dans un passage étroit au coeur de Bombay, piétiné par neuf passant sur dix tant la foule était dense). Ici, personne ne passe. Pas de mendicité. Les relations humaines en sont globalement préservées. La pauvreté est là pourtant.
En tous les cas, gros coup de coeur pour ce coin d'¨Haïti tant pour ses paysages que ses habitants. Accessible aux voileux (si Christophe Colomb l'a fait avec des caravelles !), il mérite vraisemblablement une longue escale.
Coordonnées du mouillage devant le Boucan Guinguette (la bouée rose la plus au large devant le resto) : 19°48',09 Nord et 73°23',13 Ouest. Il faut doubler l'aussière en cas de gros vent.
Quant à nous, la météo nous invite à repartir dès mardi pour rejoindre Santiago au Sud Est de Cuba.