Cuba (pour ceux qui aiment lire)
Cuba
A Cuba, nous n'avons pas accès à Internet aussi facilement que voulu. Le premier jour, notre parcours du combattant aura porté ses fruits. La queue devant le seul fournisseur Internet de la ville (à l'exception de quelques hôtels) à qui il a fallu montrer un passeport, notre lutte avec le clavier QWERTY et son absence d'accent, les minutes chèrement payées qui filaient sur le compteur, les lenteurs du réseau et les défaillances de la souris n'auront pas eu raison de notre patience et nous avons pu mettre un petit mot sur le blog. La perspective d'y retourner ne m'enchante pas. Je vais donc noter au fil de l'eau nos impressions... Au moment où vous lirez ces lignes, les événements dateront d'au moins 15 jours.
1er jour à Cuba (21/11/2013)
Le petit port où nous sommes – qui est pourtant une marina internationale – est situé à Punta Gorda. Disons que c'est un minuscule village à l'entrée de la baie de Santiago de Cuba du nom de la deuxième ville du pays qui se trouve à 15 km, au fond de la baie. On est en pleine campagne. C'est mignon mais il n'y a rien, pas un seul magasin pour faire les courses. Il faut aller sur Santiago et prendre le bus. Et inutile de dire qu'il n'y a pas de banque non plus, qu'ils ne prennent ni les euros, ni les dollars (difficilement obtenus en Haïti)... C'est devenu notre marque de fabrique : débarquer dans un coin si possible paumé et sans aucune facilité.
Pour l'aller, Rosa, une femme d'une cinquante année, qui vit en face de la marina dans une petite maison en bois bleu azur et y élève ses deux filles, nous a aidé. On a raté le bus, qui était arrivé cinq minutes plus tôt, mais on a trouvé un taxi. Un coche rojo. Les voitures ici sont pour la plupart de vieilles américaines ou russes. J'y ai vu un avantage : elles ne vont pas vite. Par contre, elles polluent un max.
La ville de Santiago est plus qu'animée. Elle grouille. Elle est aussi de fait très polluée. On est allé à la banque retirer des pesos convertibles, des 'CUC'. On s'y est baladé. On y a mangé (les batidas ne sont pas ceux qu'ils étaient à Luperon) . On y trouve de tout... sauf les arrêts de bus. Ou plutôt, il y en a de trop et on n'y comprend rien.
Le retour vers la marina de Punta Gorda a donc été difficile. Tout avait bien commencé : un gars qui sortait du même vendeur de batidas que nous s'était proposé de nous aider. On le suivait dans les rues. Il a ensuite demandé à un autre type de nous transporter sur son tricycle, ce à quoi le type en question a répondu par la négative en lui tendant le tricyclique et en l'invitant à se débrouiller seul. Notre guide du moment ne s'est pas démonté. Il a pris le tricycle, et commencé à pédaler. Sur ce Wil a considéré qu'on allait pas assez vite et a souhaité mettre à contribution son passé de cycliste. On a perdu en vitesse, très nettement, et, encore une fois, on a failli tombé, non pas dans le fossé mais sur le trottoir. Enfin, notre guide a repris le contrôle de l'engin et nous a déposé au bus. Le bus, qui n'était autre qu'une ancienne bétaillère vaguement réaménagée (contrairement aux vaches, on a des barres pour s'accrocher), a démarré. Nous avions indiqué qu'on souhaitait aller à Punta Gorda mais voyant le temps passé et personne se soucier si nous allions à un moment où un autre sortir de la bétaillère, j'ai fini par poser la question à un passager. Celui-ci nous a fait comprendre qu'il fallait descendre. Le carrefour me disait vaguement quelque chose mais sans plus. On a donc demandé à un autre passager qui était descendu par où aller à la marina. En suivant ses conseils, le paysage a fini au bout d'un long moment par nous sembler familier... mais de l'autre côté de la baie. On a donc fait demi-tour et marché longuement avant de rejoindre le carrefour et de reprendre la bonne direction. Là, comme à chaque fois qu'on marche, le ciel s'est assombri et il s'est mis à pleuvoir. Il nous restait encore beaucoup de marche en pleine cambrousse pour rejoindre la marina internationale la plus isolée du monde mais un bus qui passait nous a pris en pitié et s'est arrêté. Coup de chance car un orage énorme débutait. Il nous a déposé pas loin de la marina mais le temps était tellement mauvais qu'on a dû s'abriter encore bien 45 minutes sous un arrêt de bus avec les autres personnes descendues là. Je pense que c'est le plus gros orage que je n'ai jamais vu : la foudre a dû frapper une bonne dizaine de fois dont parfois à moins 30 mètres... Enfin, notre journée pour aller retirer des CUC aura quand même été moins longue que celle pour retirer des gourdes même si le retour nous aura bien pris quatre heures.
Le soir, nous sommes allés manger chez Rosa. Elle nous a posé tout un tas de questions : combien coûte une maison en France ? Pourra-t-on acheté une maison avec l'argent que nous récupérerons du bateau en le vendant ? Si on pouvait y fabriquer des maison en bois comme la sienne ? Si il était facile de passer la frontière entre la France et l'Allemagne ? Rosa nous a affirmé qu'aucun Cubain ne peut avoir Internet chez lui. Elle a été très surprise de savoir qu'en France, on pouvait avoir Internet dans sa maison. Elle nous a précisé que le gouvernement cubain n'aimait pas la communication. Elle nous a aussi redis ce qu'elle nous avait dit la veille à savoir qu'il ne fallait pas qu'on dise aux officiels de la marina qu'on allait chez elle. Si on comprend bien, elle souhaite pouvoir donner des coups de main aux plaisanciers en échange de quelques CUC en toute discrétion.
On a sans doute pas encore bien compris la notion des deux monnaies mais, en gros, il y a les pesos convertible, les CUC, utilisés par les touristes mais aussi les cubains pour acheter certaines choses (les tarifs des services et des biens en CUC valent à peut-près ce qu'ils coûteraient en Europe) et les pesos non convertibles qu'utilisent les locaux pour le reste (là, la valeur des achats est très très nettement en dessous des coûts européens). Le salaire moyen annuel (!) serait de 196 dollars si on en croit nos lectures sur Internet. La population ne paraît pas pauvre (contrairement à Haïti, les routes sont bitumées, l'habitat est correct, les gens semble profiter d'un certain confort...) car leur pouvoir d'achat est assuré dans le pays. Le pesos cubain vaut peu mais les biens sont peu coûteux : les cubains ont ainsi un pouvoir d'achat fictif de 4.000 dollars par an. Néanmoins, dès lors qu'il s'agit d'acquérir des biens particuliers ou de sortir du pays, c'est impossible.
2ème et 3ème jours
Bien décidé à visiter le pays, où voulait planifier notre séjour, choisir un circuit, bloquer les résas nécessaires... mais tout est compliqué, très compliqué.
Déjà on est très loin du centre et les transports en communs sont, comment dire, un gigantesque n'importe quoi, dans nos esprits du moins. Il y a le bus 'national' qui passe en gros toutes les deux heures à 45 minutes près mais pas tout le temps. « A veses, viene » comme disent les Cubains. Il ne coûte rien, 25 centimes de pesos non convertible, soit en gros 1,3 centimes mais il faut être patient... et parfois le conducteur n'accepte pas qu'on paie... Il semblerait qu'on ne soit pas très bien vus dans le bus. Il y a aussi les bétaillères qui elles sont privées. Elles coûtent 2 pesos mais nous on paie 15. Là, il faut accepté d'être entassé. Et, il y a les taxis sont le prix se négocie mais rarement en dessous de 5 CUC. Bref, on avait décidé de marcher pour rejoindre l'aéroport dans l'espoir de trouver une voiture à louer. Au bout d'une heure de marche, il y en a. Elles sont à 65 CUC la journée minimum (plus de 50 euros). Décidément les prix en CUC ressemblent à s'y méprendre aux prix européens. C'est pas le bon plan, alors on marche en attendant qu'un bus passe. On ne fait que marcher, en moyenne deux à trois heures par jour.
Le transport est pourtant moins complexe que l'accès aux médicaments. On souhaitait refaire quelques stocks de médocs mais à la pharmacie, on a eu l'étrange impression d'être au mauvais endroit. Personne ne nous laissait passer. La pharmacienne nous regardait à peine. Là un client nous a proposé de nous laisser sa place. Le pharmacien a botté en touche et a prétexté qu'il n'avait pas ce que l'on cherchait (boites qu'on venait pourtant de voir). Tous les packaging sont identiques. Seuls les noms changent. A vue d’œil, la production des produits pharmaceutiques est nationalisée. A priori les pharmacies aussi : finalement on n'a rien pu acheter et on a été redirigé vers une pharmacie internationale. Ah oui, dans ce pays, les médecins se baladent en blouse blanche dans les rues.
C'est tout aussi incompréhensible dans les magasins : des produits très chers au regard du niveau de vie (shampoing à 4 euros, boite de concentré de tomate à 3...) et souvent cassés ou abîmes... Déjà les demandes des officiels nous avaient donné la puce à l'oreille : le médecin est reparti avec le grey tape (scotch) pour ses publications (?), les nanas des autorités vétérinaires – qui s'était mises sur leur 31 pour accueillir des Français, le 31 à la mode surinamaise- voulaient des piles... On ne trouve pas grand chose dans les rayons.
Après quelques jours, notre sentiment est que ce pays fonctionne étrangement. Il y a les deux monnaies. Les transports en communs moyennement communs. Mais surtout une impression particulière dans le contact avec les locaux. En public, les cubains nous adressent à peine la parole et répondent très brièvement à nos questions, à l'opposé de ceux qu'ils font lorsqu'ils sont seuls. Pire, Rosa et son mari Pedro -qu'au passage on trouve un peu roublards sur les bords (beaucoup chose tombe des camions)- ne nous reconnaissent pas lorsqu'ils nous croisent dans la rue. A la marina, c'est la nuit qu'on nous propose discrètement d'acheter tout un tas de choses au marché noir, marché noir omniprésent dans nos conversations avec les locaux. On se sait plus trop à qui on peut se fier. Il semblerait qu'il y ait une forme d'interdit à parler aux étrangers. De fait, il est très difficile d'obtenir des informations. En gros, c'est comme si le gouvernement cubain souhaitait contrôler les touristes, qui semblent les bienvenus mais à condition de rester dans les rangs : bus spécifiques, hôtels, nuit chez des habitants « atorisés », circuits « contrôlés » par les tours operators. Dans le pays le moins capitaliste du monde, on ressent encore plus qu'ailleurs qu'on est avant tout des consommateurs potentiels d'activités touristiques et qu'en dehors de cela, on ne pourra pas faire grand chose.
Bref, les prix élevés et la quasi-impossibilité d'être certain d'obtenir des informations le long du parcours (pour manger, trouver où dormir, etc.) nous ont découragé de visiter par nos seuls moyens. On a donc frappé à la porte d'une agence de voyage locale. Au final, ça ne s'est pas si mal passé : on a booké un bus pour Baracoa mardi et réservé chez l'habitant...
4ème et 5ème jour
C'est le week-end, on en a profité pour visiter (en marchant, mais pourquoi préciser) les alentours de la marina (internationale!) de Punta Gorda. Le paysage est plutôt sympa. Au bout de 50 minutes, il y avait même une plage où on a pu se baigner - un miracle alors qu'on vit sur un bateau. On s'est rendu compte aussi que la marina est un peu « the place to be » pour la jeune classe moyenne (si on peut appeler cela comme çà) : musique à fond, bière à gogo -en CUC- et style très fashion of Suriname. Et second miracle de la journée, on a trouvé des douches. Comme quoi ça s'arrange.
Le lundi, on a visité l'autre côté de la baie... Dès le matin, une fumée dense recouvrait la marina. Et j'étais prise d'une quinte de toux sans fin. On s'est donc décidé à remonter jusqu'à la source de la fumée puante qui recouvrait tout Punta Gorda. Sentier aménagé, parking gigantesque pouvant accueillir des hordes de touristes (à part nous, personne), jardins entretenus (ils coupent l'herbe à la machette), petits bancs... tout pour admirer le paysage et avoir une vue plongeante sur... la raffinerie à l'entrée du port de Punta Gorda. Deux hypothèses : soit la raffinerie n'existait pas avant (hypothèse privilégiée par Wil), soit les Cubains n'en ont rien à faire qu'il y ait une raffinerie dans le paysage si tant est qu'on y voit Santiago de Cuba (mon hypothèse). Ce qui certain : la pollution de la ville n'est pas uniquement due à ses voitures. Enfin, au moment où j'écris ces lignes, Wil est avec le Dr Dominguez qui l'a invité à un colloque sur la Dengue... un colloque sur la prise en charge des problèmes respiratoires aurait été pertinent également.
Sinon, on a aussi appris, grâce à Pedro (le mari de Rosa), qu'il existe un système d'échange de nourriture contre des tickets. J'avais bien eu l'impression en cherchant du pain à proximité de ce qui semblait être une coopérative, que les locaux avaient des tickets qu'ils échangeait avec les commerçants. Quand on en a eu confirmation (parce que Pedro avait bu une bonne dose de rhum vieux), cela nous a fait froid dans le dos. Nous avions en réalité demandé à Rosa et son mari s'ils ne pouvaient pas nous acheter du pain. On en voulait exactement 6 parts individuelles. Et là, ils ont expliqué que la ration pour leur famille était de 4 pains par jour et qu'au-delà ils devaient payer 25 centavos de pesos (sous-entendu sur le marché noir). On ne sait pas bien s'il s'agit de ticket de rationnement distribués à tous ou d'une forme d'aide sociale en nature. Le médecin de la marina nous ayant invité à mangé chez lui, on aimerait lui poser la question...
Le repas chez Armando et Sara
Le lundi soir, nous sommes allés chez Armando et Sara. Armando, le médecin de la marina, nous avait en effet invités, de façon assez pressante. Au premier abord, nous n’étions pas réellement en confiance après un début de séjour qui nous avait déjà échaudés par les comportements de fuite de certains Cubains. On a tenté le tout pour le tout en se disant, qu’au pire on serait convaincu qu’il était difficile d’avoir avec les locaux des relations normales et non intéressées et qu’au mieux, cela nous remonterait un peu le moral… Notre dîner chez Armando et Sara (qui nous ont aussi proposé de rester dormir) restera probablement un des meilleurs souvenirs de notre périple.
Sur la route de l’aller, nous partagions le véhicule avec un professeur de médecine de l’hôpital de Santiago de Cuba. Il nous a précisé qu’il avait dû interrompre ses études à 24 ans pendant la révolution cubaine ce qui expliquait qu’il les avait fini à 30. Il s’est excusé de ne pas parler Français en précisant qu’il avait dû apprendre le russe. « Profé », comme l’appelait les autres médecins, ressemblait sinon en tout point à un PUPH français : passionné par la médecine, il insistait pour qu’on visite « son hôpital », hôpital dans lequel il travaillait depuis près de 50 ans !
Arrivé chez Armando et Sara, nous avons fait connaissance. Armando a fait des études pour devenir vétérinaire, puis épidémiologiste et enfin médecin de santé publique. Il donne des cours à l'université et adore son métier qui consiste à garantir la sécurité sanitaire de l'île en contrôlant les bateaux, notamment ceux transportant des denrées alimentaires animales mais aussi les voiliers. Il a une bonne cinquantaine d'années. Nous le pensions un peu froid, un peu macho, un peu « russe » ; en réalité, il s’est montré chaleureux, plein d’humour et philosophe. Sa femme, Sara, une personnalité haute en couleur, a été professeur et fait aujourd’hui des photos pour gagner sa vie. En gros, elle propose un service type monalbumphoto.fr notamment pour répondre à une demande très locale de faire des books aux jeunes filles pour leur 15ème anniversaire. « Pour immortaliser leur beauté ». Elle a pour cela acquis tout un tas de robes et chapeaux pour les mises en scène qu’elle s’est fait une joie de nous montrer. Tous les deux vivent dans une maison assez grande mais décorée modestement et meublée à la mode d’un temps révolu. Les quelques équipements 'high-tech' sont des cadeaux d'amis vivants à l'étranger.
Armando nous a tout de suite tendu la perche pour qu’on ose lui poser les questions accumulées ces derniers jours. Il nous a dit qu’il gagnait par mois l’équivalent de 16 CUC, soit environ 14 euros. Il nous a aussi expliqué qu’avec cela il devait faire des choix comme ne pas s’acheter de déodorant, qu’il lui était impossible de voyager et ce même si lui et sa femme ont obtenus un passeport espagnol en sus de leur passeport cubain (car ils ont des grands-parents espagnols). En réalité, ils n’en ont profité qu’une fois pour aller à Miami. Le frère d’Armando qui vit aux EU avait payé le voyage pour le couple afin qu’ils accompagnent leur père à l’hôpital pour un triple pontage coronarien et le changement de la valve aortique. Le papa d’Armando n’a pas pu être soigné et est décédé. Armando a récupéré ses vêtements car les vêtements valent très chers à Cuba. A cela, Armando a rajouté qu’il n’attendait rien de nous et surtout pas d’argent car à notre niveau, nous ne pouvions rien faire. Il nous a invités pour que lui et sa femme voyagent le temps d’une soirée.
Ne comprenant pas bien comment il était possible de manger avec seulement 16 CUC par mois sachant que nous en dépensions en moyenne 40 à 50 par jour depuis notre arrivée et ce en faisant très attention, Sara a tenu à nous montrer sa carte de rationnement. Eh, oui, il s’agissait bien de carte de rationnement pour tous les foyers cubains et non d’une aide au plus pauvres. Sara nous a expliqué que pour eux deux, elle obtenait 50 grammes de sel pour deux mois (« le gouvernement fait de la prévention contre l’hypertension » a plaisanté Armando), un peu de riz, un peu de haricots rouges, cinq œufs par mois (« la prévention du cholestérol »), une cuisse et une aile de poulet deux fois par mois, de quoi se faire un peu de café mais pas tous les jours, et effectivement deux petits pains en portion individuelle par jour… Pas de lait, très cher. Pas de poisson. Peu de viande. Et ce sont les mêmes rations depuis 50 ans. Certaines familles n’ont pas de quoi acheter du savon, mais « nous, nous avons de la chance car Armando est Docteur » a précisé Sara. Armando a en effet un chauffeur qui l'emmène au travail dans l’équivalent soviétique d’une jeep de 30 ans d’âge. L’administration lui a aussi donné un scooter dont il ne sait pas se servir.
Nous avons aussi pu nous rendre compte que certaines familles, très peu, ont une forme d’accès à Internet chez elles. C’est le cas d’Armando et de Sara. Ils peuvent envoyer des mails et en recevoir sachant que ces mails sont contrôlés et qu’ils sont censés permettre à Armando médecin, de dialoguer avec ses confrères. Sara en profite pour dialoguer avec ses connaissances, jusque-là pas de problème.
Au repas, après les Grâces, nous avons mangé du poulet avec du riz et du yuca. C’était un plat de fête car Sara avait vendu des photos. Le poulet est à 100 pesos non convertibles soit 4 CUC (3,5 euros). Elle en achète peu. Je demande alors si certains cubains souffrent de déficits liés à une alimentation peu variée. Ils me répondent que non car il y a le marché noir et que les familles rajoutent dans leurs plats des féculents type racines. Armando souligne alors que c’est pour cette raison que les cubains ont de l’embonpoint.
Le lendemain, au petit déjeuné, on comprend mieux. Sara nous a préparé une pâte à tartiner à base de spaghettis, de mayonnaise toute faite et de viande broyée. C’est plutôt bon. La Pasta de bocadito. Elle revient ensuite avec toutes sortes de gélules de vitamines qu’Armando se met à nous distribuer à tous les quatre : de la vitamine C, de la E et un complément de différents minéraux et vitamines en ajoutant « El pollo cubano » (le poulet cubain).
Sara et Armando sont pourtant attachés au régime. Ils sont socialistes (à comprendre comme socialistes marxistes léninistes) mais remarquent qu’il y a des difficultés. S’ils n’ont pas le droit de grève (car Armando travaille pour les autorités), ils comprennent pourquoi les gens manifestent. « C’est le totalitarisme », comme l’explique Sara. Alors que je lui disais que les batidas (milkshakes) dominicains étaient meilleurs que les cubains, Sara nous a lancé « Mais la République Dominicaine est capitaliste ; nous, on est communiste, ce n’est pas pareil, rien n’est pareil ». Ce qui semble le plus leur manquer c’est l’accès à l’information. Sara était ravie de voir quelques unes de nos photos. Armando, de nous poser des questions sur le système de santé français, avant de dire qu’on avait en France un vrai socialisme. Je pense qu’il ne s'imagine pas très bien ce qu'est le socialisme français.
Armando et son chauffeur nous ont ensuite déposé au bus pour Baracoa. Dans le véhicule, deux collègues. L’air de rien, Armando s’est justifié qu’on soit là : Wilfredo est médecin, il a assisté à la conférence d’hier, ils n’avaient pas de moyen de transport ce matin… Il a aussi précisé qu’il ne nous avait pas fait payer.
Voyage à Baracoa
Aujourd’hui, on regarde tout avec des yeux nouveaux. Notre moral est remonté. Armando et Sara sont des gens géniaux et dans leur situation je ne suis pas certaine que j’arriverais à faire la même chose. Ils ont fait preuve d’une générosité totale en refusant qu’on participe d’une façon ou d’une autre. Pourtant un seul billet en CUC aurait représenté beaucoup pour eux. Grâce à eux, on comprend. On comprend pourquoi par exemple Rosa et Pedro ne montrent pas à leurs voisins qu’ils nous connaissent. Côtoyer des touristes attisent indéniablement les convoitises tant l’écart de niveau de vie est important. On comprend aussi pourquoi beaucoup de cubains préfèrent travailler dans le tourisme que de faire des études et d’exercer le métier qui s’y rapporte.
Le bus pour Baracoa, Transtour (de marque YUTONG, on se demande si ce ne serait pas chinois ou coréen… à vérifier quand on aura Internet), s’est arrêté dans un hôtel à Guantanamo. La femme qui distribuait du papier toilette à l’entrée des sanitaires en échange de quelques pièces des touristes de passage (et donc des pièces en CUC et non en pesos non convertibles) gagne en une journée presque autant qu’Armando en un mois. Drôle de pays.
On a maintenant la sensation d’être des touristes privilégiés. On est, par notre statut d'étranger, des touristes limités à une enclave capitaliste globalement assez hermétique dans ce pays communiste. Mais, juste à côté, la majorité des citoyens cubains ne profitent pas du tourisme. La société est à double vitesse et l'écart entre les deux mondes aussi important que s'il s'agissait de deux pays, l'un développé et l'autre non. On ne peut pas y faire grand chose mais au moins on en a conscience.
La ville de Baracoa est la première ville construite à Cuba. Elle a été construite au tout début du XVIe siècle avec l’arrivée de Christophe Colomb. On reste dans la même thématique qu’en Haïti. Le paysage entre Guantanamo et Baracoa ressemble d’ailleurs beaucoup à notre trajet avec Ty Jean pour Port-de-Paix même si ici il y a de vraies routes. On profite de l’hôtel. La chambre chez l’habitant est plutôt un hôtel déguisé. On n’a toujours pas vu la proprio qui ne vit pas là. Tous les cubains ne sont pas socialistes. Enfin, le lieu est très confortable. On profite des cocktails cubains. Les mojitos sont particulièrement bons.
Dans la rue, Wil est une star : « Che Gevara », « Fidel », « Adelante Doctor » (En avant Docteur, car Che Gevara était Docteur et non parce que Wil est médecin), signe patriotique, slogans et même une rencontre avec Superman version ‘boracho’. Visiblement, Baracoa semble être une ville avantagée par sa situation touristique. Les gens y semblent plus détendus, plus riches. Daniel, un jeune gars d'une vingtaine d'année vient nous voir à la terrasse d'un bar. Il envie la barbe de Wil (au moins un) car il n'a pas de poil au menton. Il adorerait ressembler lui aussi à Fidel ou au Ché. Il reste discuter un peu et finit par nous expliquer qu'il souhaite partir pour le Mexique où vit sa mère car à Cuba, il gagne mal sa vie. Il est parachutiste et nous confirme que, comme les médecins, les salaires sont faibles.
Les quelques jours passés à Baracoa nous ont permi de souffler un peu. Néanmoins, suite à notre discussion avec Armando et Sara, on a l'étrange impression d'avoir ouvert la boîte de Pandore : maintenant qu'on connaît le niveau de vie moyen des Cubains, on profite difficilement de ce qui est proposé aux touristes. La notion du budget mensuel à 16 CUC hante nos esprits. Il fait difficilement bon vivre dans un pays où être « Dame Pipi pour touristes » est bien plus lucratif que d'avoir fait des études pour exercer une mission de service public.
Retour à Santiago et départ
Le dernier jour, de retour à Santiago, nous avons souhaité préparé un repas pour Armando et sa femme. On a donc attendu une heure et demie que le bus passe à Punta Gorda, puis fini par prendre un autre bus, faire un changement et arrivé deux heures plus tard à Santiago.
Là, on a pu faire les courses : légumes, fruits, poulet... Pour nous et pour le repas du soir. Les quelques kilos ainsi acquis ont ensuite dû être transportés jusqu'à la maison d'Armando. Et vu qu'un médecin cubain écrit aussi mal qu'un médecin français, l'adresse était illisible et nous avons longtemps cherché la maison dans les ruelles. Cela dit, on était entraîné.
Enfin, Armando et sa femme étaient ravis de nous ré-accueillir pour goûter à « la comida francesa ». En réalité, nous n'avons pas préparer un plat typiquement français étant donné qu'il n'y a pas tous les produits nécessaires. On s'est donc limité à « la comida de la Guyana francesa » : poulet coco curry, gratin de giraumon et salade de fruits. On a aussi fait un guacamole.
La préparation du repas était franchement sympathique. On est ensuite aller acheter des bières (inaccessibles ou presque pour le commun des cubains car une bière coûte 1 CUC... la prévention
de l’alcoolisme sans doute). Dès 4 heures nous étions à l'apéro bière. Tout le monde était de la partie. Sara a ensuite fait des petits fours avec du thon, un met qui peut paraître tout simple mais qui pour une famille cubaine est un petit luxe (la petite boite de thon vaut 1,5 à 2 CUC). Puis, pour l'occasion, Sara s'est changée et a mis sa tunique « Tour Eiffel » achetée à Miami. Mercédes, la voisine d'Armando et Sara, une femme de 75 ans qui élève sa petite fille, nous ont rejoint également pour le repas. Wil a eu l'honneur de dire les Grâces. Tous étaient ravis de manger français, de découvrir qu'on pouvait cuisiner le giraumon, soit le potiron ici appelé la calabasa, sans le noyer dans de l'eau.
Sara a ensuite récupéré nos photos de voyage : Maurice en capitaine, Wil faisant le clown, la mate de coca d'Anthony... Tout y est passé. Le diaporama était le film du jour. Mercédes, la voisine, n'en revenait pas : plonger, nager, naviguer sans voir la terre... tout lui paraissait fou. Finalement, elle est parti chercher une clef USB pour garder elle aussi des souvenirs de notre voyage.
Aujourd'hui, on quitte Cuba le cœur gros d'y avoir laissé de vrais amis. On serait bien resté plus longtemps mais chaque jour à Cuba nous entame sérieusement notre budget (vivre comme les cubains est mission impossible) et d'autres étapes nous attendent. On a promis à Armando et Sara de les tenir informés de notre progression. Six jours de mer au moins nous sépare de Panama et du canal. On aura ainsi tout le temps de se remémorer cette belle rencontre.
Cuba sera sans doute le pays le plus particulier que nous aurons visité pour le moment. Avant notre départ pour cette île, nous nous étions replongés dans l'histoire cubaine grâce à un vieux guide mis à disposition au Boucan Guinguette à Mole St Nicolas. On s'était ainsi remémoré l'époque sous Batista où les Américains avaient fait du pays et notamment de sa capitale, la Havane, un lieu de débauche et de luxure pendant la prohibition aux EU. La pègre détenait alors toutes les richesses, les bordels étaient légion et l'alcool coulait à flot dans les multiples casinos. Les révolutionnaires cubains ont bien libéré l'île de l'emprise américaine. Pourtant, on sait aussi aujourd'hui que la liberté dont on jouit en France est inimaginable pour un Cubains. On sait aussi pour l’avoir vu que l'égalité entre les Cubains n'est pas vraiment acquise ou si elle la été, avec le tourisme, elle ne l'est plus. Les Cubains attendent. Ils attendent des jours meilleurs où ils pourront acheter les produits qui leur font tant envie dans les magasins. Ils attendent d'avoir accès à plus d'information. Ils attendent de pouvoir voyager...
Les Cubains attendent de nouveaux révolutionnaires. Sur les murs des villes, à côté des visages du Ché et de Fidel, on peut lire : « volveran » (Ils reviendront).